img_Les jeux vidéo, un Art comme les autres ?

« Merde, encore un article pompeux et qui essaie d’être original ». Oui, la première réflexion qui vous est venue à l’esprit est la bonne : cet article sera théorique, chiant, et il en est fier le monsieur !


Vous êtes toujours là ? Bon, c’est que ça doit vous intéresser. Je comptais en fait vous parler des similitudes qui existent entre des choses aussi diverses que le cinéma, les livres, la peinture et les jeux vidéos. Pourquoi ? Ils ont en commun une scénarisation assumée, et poursuivent le même but : raconter une histoire.

On ne compte d’ailleurs plus les références (assumées ou non) aux œuvres des sept arts : Bioshock et son univers à la Jules Verne, le dernier Call of duty rempli de clein d’oeils cinématographiques, ou encore Left 4 Dead dont certaines scènes rappellent Le survivant de Boris Segal.

Mais les jeux ne s’arrêtent pas là. Il semble que ce nouvel « art » s’émancipe, et l’on serait en droit de se demander si à terme, ces supports ne pourraient pas remplacer une partie de la culture cinématographique ou livresque.


Bioshock2 Les jeux vidéo, un Art comme les autres ?

Bioshock, l’équivalent numérique de Vingt Mille Lieues sous les Mers.




Est-ce si étonnant que les jeux vidéo s’inspirent d’œuvres préexistantes pour les développer ou en tirer une ambiance particulière ? A y regarder de plus prêt, il en a été ainsi pour tous les arts, qui se sont presque toujours construits en dépouillant un homologue de certaines de ses caractéristiques. Le livre a enterré une bonne partie de la tradition orale; le cinéma a été violemment critiqué à son apparition, considéré comme un « sous-art » qui ne faisait que reprendre les codes déjà inventés par le théâtre.

Les jeux vidéo, qui semblent vouloir prendre la place occupée jusque là par le cinéma et les livres, semblent entrer dans cette catégorie. Pour autant, cette caractéristique suffit-elle à bâtir un art ?



Sans doute pas. En revanche, d’autres indices permettent de penser que ce probable art en devenir pourrait bousculer les standards, tout en ayant des caractéristiques bien différentes de celles de ses prédécesseurs.


Premier de ses atouts: l’interactivité. Quel meilleur moyen d’impliquer le spectateur que de le mettre directement au centre de l’histoire qu’il va suivre ? A la différence des autres arts, qui usent de procédés tordus (le romancier essayera de créer des personnages auxquels vous vous identifierez par exemple), ici l’action dépend directement de vous. C’est d’ailleurs ce caractère, poussé à son comble, qui a construit les plus grands succès : à eux seuls, les MMORPG sont une preuve flagrante.


Auparavant, les restrictions techniques mettaient fin à toute ambition un peu débordante. Essayez de développer une histoire un brin évoluée avec un personnage en 2D et des méchants codés sur trois frames, vous comprendrez.

Seulement voilà, depuis quelques années, une étape importante a été franchie. De nouvelles possibilités se développent à mesure que les outils utilisés deviennent plus puissants. Les graphismes s’améliorent et les possibilités de scenarii originaux sont multipliées. Un seul exemple pourrait suffire à illustrer cela : les scripts ; des lignes de code qui permettent dans un jeu de déclencher une action à un moment donné. Leur utilité est assez simple à voir : « scénariser » l’action, et vous rendre passif face à une scène en général surchargée en effets spéciaux.

Auparavant, de telles technologies n’étaient pas disponibles, ce qui diminuait grandement les possibilités d’immersion dans l’univers que nous proposait le jeu.



Call of duty Les jeux vidéo, un Art comme les autres ?

Call of Duty, un jeu qui use et abuse de ses scripts.




« Tout cela est bien beau, mais ça ne fait en rien des jeux vidéo un art » me direz vous (ou alors faites au moins semblant, que je puisse faire ma transition).


Peut être bien que si, seulement il s’agirait d’un art un peu particulier. Tout d’abord, il est à plusieurs mains et est orchestré de manière très spéciale. A l’inverse d’un bouquin qui peut être écrit en solitaire ou d’un film qui dans l’absolu peut être tourné seul avec les moyens du bord, les jeux vidéo nécessitent obligatoirement une équipe. Je veux dire par là qu’à moins d’être un génie du codage, de la 3D, de l’écriture de scénario, il paraît difficile de monter un projet d’une aussi grande ampleur avec ses petites mains.

Cette organisation est particulière parce qu’elle nécessite une coordination de différents domaines totalement opposés. Pour faire simple, dans un spectacle de danse, le chorégraphe n’est pas vraiment le premier touriste venu, et c’est lui qui se charge d’organiser toute la pièce. Idem pour un metteur en scène au théâtre. En revanche ici, il y a nécessité de diviser le projet du jeu en différents domaines. Les concept designers ne connaitront rien à la 3D, tout comme les infographistes peuvent être ignorants jusqu’au dernier moment du scénario dans lequel va évoluer leur personnage. En somme, il s’agit d’un travail d’aveugle dont seules quelques personnes ont une vision globale.



Mais allons un peu plus loin. Si les jeux vidéo sont un art, ont-ils, comme leurs confrères, le pouvoir de changer certains aspects de la société ? Ont-ils à leur actif des oeuvres qui ont apporté une nouvelle façon de penser ? Y a-t-il des Zola, des Sartre ou des Baudelaire du jeu video ?


Selon moi, non. Certes, on a assisté à des révolutions techniques, et les Prince of Persia ou autres Bioshock auront marqué des générations par leur inventivité et la beauté de leur histoire. Mais il manque pour le moment aux jeux vidéo des oeuvres classiques qui porteraient un réel message. Ici je rentre dans un paragraphe polémique et totalement partial : selon moi un art se reconnaît d’abord à sa capacité de changer ce qui l’entoure, et non au plaisir qu’il apporte. Aussi agréable que puisse être la sensation d’incarner un personnage via un écran, la nostalgie éprouvée à la fin d’un jeu n’a pour le moment pas la profondeur suffisante pour bouleverser certains points de vue.

Tout ce que je dis est très abstrait, donc prenons un exemple (philosophique, vous m’en excuserez :p).



Left 4 Dead Les jeux vidéo, un Art comme les autres ?

Le « Shoot ‘em Up », une philosophie qui a ses limites.




Après la seconde guerre mondiale est apparu un courant de pensée que vous connaissez sans doute, l’Existentialisme. Je ne m’étendrai pas sur les détails, cet exemple ne me servant d’ailleurs qu’à illustrer l’impact d’oeuvres sur la société.


Bien qu’ayant été développée au siècle précédent, cette conception de l’homme a été reprise en France par certains intellectuels, dont Sartre. A elle seule, elle a marqué la fin du siècle, et a encore des répercussions aujourd’hui dont vous n’avez peut-être pas conscience. Le foisonnement d’idées et les débats qui ont eu lieu autour de ce concept ont permis à cette idée de s’enrichir et de s’ancrer durablement dans les esprits. Camus s’opposant à Sartre, Sartre faisant une conférence pour justifier l’humanisme de sa démarche, le contexte politique entourant ces échanges sont autant de facteurs qui ont permis à cette idée de mûrir.

A l’inverse, un jeu vidéo ne dispose pas de cette dimension. Pas de violentes confrontations des visions entre les studios, pas de message à faire passer…Bref, une sorte de statut-quo où chacun préfère s’en tenir à une dimension ludique, les seuls bouleversements étant technologiques.




Bref, si ces derniers partagent à coup sûr beaucoup des caractéristiques qui font les arts, ils n’en sont pour le moment pas dignes. Il leur manque la hauteur de vue, et quelques oeuvres majeures ayant la force de changer nos opinions. Le plaisir éprouvé ne suffit pas à construire un art; encore faut-il qu’il y ait une réflexion cachée derrière des apparences ludiques.


Zola disait qu’au moment de l’affaire Dreyfus, il n’aurait sans doute pas publié « J’accuse » s’il avait débuté un nouveau roman. Espérons seulement qu’un jour, un chef de projet désœuvré aura l’idée saugrenue d’utiliser les moyens dont il dispose pour créer une réelle oeuvre.