img_Internet nous rend-il bêtes ?

« Ah… on n’est pas bien, là, en pleine nature ? C’est tellement plus sain que de rester toute la journée devant un ordinateur… »

 

Peut être qu’après tout votre tata Danielle, qui vous répète sans arrêt que l’air de la campagne est bon pour la santé, avait finalement raison. Et si l’ordinateur -et plus particulièrement ce vaste chantier qu’est internet- n’avait pas que des avantages ?

 

C’est en fait le genre de réflexions qui vous vient à l’esprit lorsque votre Freebox tombe en panne. Vous n’avez plus de connexion (donc, de nos jours, plus de jeux) et du temps à tuer. Mais après tout, Photoshop marche encore, donc pourquoi pas terminer ce projet laissé en plan il y a longtemps ?

 

C’est avec ce genre d’expériences qu’on se rend compte de tout ce dont internet peut nous priver : la tranquillité, la possibilité de réfléchir longtemps, en profondeur et sans interruption.

Imaginez-vous lisant un livre, ou réfléchissant au meilleur moyen de finir une création, avec quelqu’un derrière qui vous tapote l’épaule toutes les vingt secondes… c’est plus ou moins l’effet que fait internet : pas moyen de se concentrer longtemps avec Facebook qui vous harcèle, et la possibilité à chaque fois présente de remettre son travail à plus tard en ouvrant un nouvel onglet.

Bref, s’il leur a apporté la possibilité de créer différemment, l’ordinateur a aussi légué aux graphistes cette habitude tenace de la distraction, et cette distraction est subie. Pour reprendre l’exemple du livre, personne ne peut affirmer en avoir lu un pendant une heure sans avoir l’esprit qui à un moment se met à vagabonder. La différence, c’est que sur internet le vagabondage de vos idées est guidé par les liens présents dans les articles, ou par des sollicitations extérieures : tweets, e-mail, messages instantanés. Ce n’est plus vous qui laissez aller vos pensées, mais bien d’autres personnes qui vous imposent leurs préoccupations.

 

Il serait donc tentant de s’en remettre au coté obscur de la force et de suivre les conseils avisés de votre tante… le problème, c’est que la vraie vie est de moins en moins un îlot de tranquillité.

 

Il suffit en effet de voir comment internet influence les moyens de communication : les journaux adoptent de plus en plus une structure fragmentée, remplacent de longs blocs de texte par une série de paragraphes agrémentés d’images, de légendes, de résumés… autant de codes empruntés aux blogs et qui favorisent la lecture en zigzag.

De la même manière, les bandeaux qui défilent sur certaines chaînes encouragent cette lecture parcellaire : on écoute le présentateur tout en sautant d’une info à l’autre.

 

 

Le langage n’est pas une faculté innée, et son apprentissage peut modifier notre manière de percevoir les choses (pensez que dans certaines langues, il n’y a pas de distinction entre  le mot « étranger » et le mot « ennemi »…). Il en va de même pour la lecture : la manière dont on lit conditionne la manière dont on réfléchit. Internet a donc tendance à nous distraire et à nous faire accepter un certain type de pensée : les bribes, les morceaux d’idées venus d’un peu partout et qu’on reçoit sans chercher à établir des liens entre eux.

 

Vous ne me croyez pas ? Dans ce cas regardez la marge de manœuvre qu’internet laisse pour les idées construites : Youtube est basé sur un système « pouces verts / pouces rouges » qui encourage un certain manichéisme : la vidéo est soit bonne, soit mauvaise. Certes, il y a les commentaires, qui permettent au gens d’exprimer le fond de leur pensée… mais quelle pensée. Faites l’expérience de lire les commentaires, tous les commentaires. Jugements à l’emporte-pièce, références culturelles trouvées sur Wikipédia et débats à la con sur le fait que tel ou tel artiste soit devenu Mainstream… le tout soumis au système des pouces, qui permet d’afficher en général les deux commentaires les moins débiles.

Facebook, quant à lui, est plus gentil. Il vous permet seulement de « Liker » les actualités, et vous oblige donc à prendre la peine de formuler vos griefs dans la partie commentaire. En revanche, cela vous fait réfléchir à deux fois avant de poster un commentaire construit expliquant les raisons qui vous font aimer telle ou telle actualité : « j’ai déjà liké, pourquoi m’embêter à commenter ? ». C’est donc cette idée un peu vicieuse que Facebook véhicule : penser que tous les avis positifs se valent (et valent exactement la valeur d’un Like).

 

Le net agit donc de deux manières sur nous. D’abord sur notre manière de lire (désorganisée), donc sur notre manière de penser. Et d’autre part de façon plus directe, en proposant un contenu souvent médiocre et en limitant le plus possible les moyens de développer une réflexion. Ce n’est pas qu’internet complote à nous rendre bêtes… mais tout simplement cet outil ne favorise pas (pour l’instant) l’attention soutenue.

Or si une page internet peut toujours se fermer (encore que nous soyons bien conditionnés à ne pas le faire), peut-on en dire autant des mécanismes inconscients qui guident notre manière de créer ? Ne reproduit-on pas à l’écran le même style désorganisé et discontinu ?

 

Il serait par exemple intéressant de savoir combien de personnes qui lisent en ce moment cet article n’ont pas entre temps changé de page; et combien sont capables de travailler sur ordinateur ne serait-ce qu’une heure sans distraction…

Bref, même si le processus de création n’a jamais été quelque chose de linéaire, de continu, internet ne nous enlève-t-il pas notre capacité de persévérance ?

 

Il est bon, je crois, d’avoir conscience de tout cela lorsqu’on crée. Et se priver par périodes de cet outil à double tranchant peut s’avérer bénéfique… faites-en l’expérience.